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Pieter Timmermans : «La transition doit être soutenable, et pas seulement juste »

Rédigé par: Benoît July
Date de publication: 4 juil. 2023
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Le patron de la FEB, Pieter Timmermans, ne s’en cache pas : l’idée d’une pause lui semble indispensable, afin de ne pas perdre les entreprises sur le chemin de la transition. Et afin, surtout, de ne pas pénaliser leur compétitivité.

Le patron de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB) souhaite une transition «soutenable» pour les entreprises, fruit d’une «approche pragmatique qui permette de s’assurer qu’on puisse bel et bien la mettre en œuvre». Avant de parler d’opportunités, Pieter Timmermans veut évoquer la compétitivité et la flexibilité.

FEB

La FEB a apporté son soutien à Alexander De Croo, affirmant qu’«il ne sert à rien de trop remplir son sac s’il devient impossible à porter». Une «pause», donc, dans la réglementation?

J’ai reçu ces derniers mois beaucoup d’alertes m’informant du risque que les entreprises ne suivent plus le mouvement dès lors qu’elles sont effectivement confrontées à une inflation de règles : il y a le Fit for 55, les directives et autres règlements sur les matières premières, l’indice de réparabilité, le principe de due diligence, notamment, soit une quinzaine de textes au bas mot. Personne ne nie qu’il faille faire des efforts, mais le risque est de se retrouver dans la situation du général qui, sur le champ de bataille, se retourne en constatant que ses troupes ne l’ont pas suivi. En matière de transition, ce que les entreprises souhaitent, c’est une approche pragmatique qui permette de s’assurer qu’on puisse bel et bien la mettre en œuvre.

Comprenez-vous la polémique que cette idée de pause a suscitée ?

Le propos est clair : il ne sert à rien de multiplier les règles au risque de ne plus y avoir d’entreprises pour les appliquer, en particulier parce qu’elles auront fini par être écartées du marché. La transition ne doit pas être «juste», elle doit être «soutenable», en reposant de manière équilibrée sur trois piliers : le social, l’économique et l’environnemental. C’est une approche qui vise tout simplement à réaliser ce qu’on peut réaliser. On veut évidemment davantage d’investissements dans le solaire et dans l’éolien, mais pour réaliser nos objectifs, il faudra aussi des millions de tonnes d’acier et de ciment. Cet équilibre pour une transition soutenable, il faut encore le trouver. Il ne suffit donc pas de réglementer en ignorant comment les objectifs qu’on édicte pourront être atteints.

Les Etats-Unis, qui semblent réguler moins que l’Europe et subsidient en tout cas davantage, adoptent-ils une voie plus souhaitable ?

Ils utilisent davantage la carotte que le bâton, c’est incontestable. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ont totalement raison : lors d’une récente mission économique sur la côte Est, j’ai constaté à quel point les Américains étaient impressionnés par ce que nous avons déjà réalisé dans l’éolien, par exemple. Mais nous ne pouvons pas pour autant vouloir imposer nos standards au reste du monde, comme me le faisait remarquer tout récemment le ministre indien du Commerce extérieur. L’Europe a choisi la voie des obligations, mais d’autres ont fait d’autres choix, et nous devons en tenir compte.

Craignez-vous, alors qu’elle est à peine revenue à l’agenda, que la réindustrialisation de l’Europe soit menacée ?

Les Etats-Unis ont fait le choix de subsidier une vraie politique industrielle, ce qui a tout de même provoqué, et heureusement, une réaction en Europe. Mais il ne suffit pas de dire qu’on veut le retour de l’industrie : il faut pour cela une politique industrielle et de la compétitivité. Si on ramène cela à l’échelle de la Belgique, on comprend immédiatement que nos entreprises sont menacées par une baisse de compétitivité induite par la hausse des coûts salariaux et par un marché du travail trop rigide pour répondre à leurs besoins. Bonne chance pour attirer des investisseurs dans un tel contexte ! C’est dommage car nous avons une carte à jouer dans l’énergie renouvelable et dans l’économie circulaire, à l’instar de la pharma qui est devenue un secteur clé. Si les conditions sont réunies, nous pouvons développer notre expertise, nous différencier et exporter, ce qui reste le fondement d’une petite économie ouverte comme celle de la Belgique.

L’Europe se couvre de «gigafactories» de batteries, mais aucune en Belgique. Votre avis ?

Il y a plusieurs clés d’analyse, qui se recoupent. La première, c’est que la politique d’investissement doit se définir au niveau européen, au risque de voir des petits pays comme la Belgique, dont la situation budgétaire n’est pas bonne, ne pas pouvoir rivaliser avec des pays aux poches plus profondes. La seconde clé d’analyse consiste à se dire que nous devons, dans ce contexte, être plus malins, à savoir : plus compétitifs, plus flexibles, plus efficaces aussi sur le plan administratif, par exemple sur le plan de la délivrance des permis. Pour l’instant, si l’on en juge par ces gigafactories, on ne peut que constater que nos arguments ne sont plus très convaincants, et c’est très décevant.

Quel rôle peuvent jouer les pouvoirs publics, en tant qu’investisseurs, dès lors que les marges budgétaires sont réduites et les taux d’intérêt, en hausse ?

Je crois beaucoup à l’intérêt des partenariats public-privé, qui ont montré leur pertinence en Flandre dans le cadre du plan visant à rénover les écoles. Je sais que tout le monde n’est pas d’accord, que certains pensent que cela coûte cher, mais l’Etat seul est-il moins cher et, surtout, plus efficace ? Regardez l’état du palais de justice à Bruxelles. Il y a énormément de choses à faire dans le domaine des bâtiments dans le cadre de la transition climatique : regardons comment nous pouvons agir et financer cela de manière efficace et pragmatique.

Réduire la transition aux seules opportunités qu’elle génère, n’est-ce pas un peu réducteur ?

Toute transition génère des opportunités, et c’est le propre de l’entrepreneur de les détecter et de s’en saisir. Mais il faut pour cela que les conditions le permettent. Je ne souhaite pas que la Belgique soit uniquement reconnue dans le monde, à l’avenir, pour ses gaufres, ses frites, ses chocolats ou ses bières: nous pouvons réaliser de grandes choses à l’exportation en matière d’énergie renouvelables, par exemple, et y générer une valeur ajoutée indispensable pour la prospérité de notre pays. Mais sous réserve que les conditions évoquées précédemment soient respectées.

Que vous inspire l’idée d’une «autre croissance» ?

Une autre croissance ? Pourquoi pas. Je vois, moi aussi, les problèmes. Mais si on pose la question de manière très concrète – que veut-on ? –, on ne reçoit bien souvent que peu d’exemples en retour. Moi, je veux bien une autre croissance, mais je me demande dans le même temps qui va payer les milliards d’euros de pensions supplémentaires et comment on va financer la Sécu. La question sous-jacente est la suivante : comment va-t-on adapter concrètement notre mode de vie ? Beaucoup trouvent l’idée d’une autre croissance intéressante, mais pas pour eux. C’est comme les éoliennes qu’on veut développer pour autant que ce ne soit pas à côté de chez soi.

Comment, dans les entreprises, réconcilier ce qui peut sembler inconciliable, comme en témoigne le phénomène croissant des démissions ?

Les entreprises changent, et même fortement. Avant, la priorité, c’était faire des bénéfices. Cette exigence reste bien évidemment importante aujourd’hui, mais elle est challengée par les valeurs, par le questionnement sur les moyens permettant d’atteindre cet objectif. Les entrepreneurs voient des opportunités, les jeunes sont portés par des valeurs, mais ce n’est en rien inconciliable. Ce qui m’inquiète surtout, c’est que nous conservions suffisamment d’entrepreneurs, qu’on n’en perde pas trop en cours de route si nous ne parvenons pas à gérer correctement, de manière soutenable donc, cette transition.